• Francis Ginestet

ONCLE JEAN

Mis à jour : 10 déc. 2019

- Luc Frangin -


Jean a été mobilisé. Il va partir en Algérie.

Enfants je ne prévoyais pas à quel point ce départ annoncé par ma mère allait transformer notre vie durant les derniers mois de cette année 1962.

Le jeune frère de ma mère, mon oncle Jean était devenu un soldat et ma mère précisa qu'il allait embarquer de Marseille pour Alger d'un jour à l'autre. Il n'avait pas le temps de passer nous dire au revoir. Il était réquisitionné. Il allait partir et ma mère pleurait.

À Noël nous avons reçu un colis couvert de timbre ou de fier chameau marchaient dans un immense désert.

Dans le colis, précieusement emballées dans un papier blanc épais, des dates

les meilleures dattes jamais mangé de toute ma vie.

Des dates et une enveloppe avec une photo, la photo d'un fier militaire debout dans un paysage lunaire

un pied sur un rocher cigarette au coin des lèvres visage fermé. Un soldat qui faisait peur. Derrière posés contre le rocher un gros fusil et un sac en forme.

Il a son barda dit mon père. Il est en opération. Ce doit être dur pour lui.

La radio ne parlait que de ça les opérations. Des opérations pour pacifier les campagnes plein de terroriste. Tonton Jean pacifiait les campagnes.

La photo de Jean en opération a remplacé une photo de moi bébé dans le petit cadre posé sur le buffet. Je n'en ai pas voulu à mon oncle. Ma mère semblait tenir à avoir la photo de son frère avec nous. Moi j'étais là.

À la radio ils ont parlé des accords d’Evian et mon père a dit que c'était fini.

C'est fini et c'est pas très tôt.

J’ai appris plus tard qu'il avait surtout peur pour son jeune frère qui allait avoir 18 ans et qui allaient peut-être partir lui aussi en opération au pays des dattes et des chameaux.

Jean est rentré très vite. Il est passé nous voir.

Il avait le même visage fermé que sur la photo.

Il m'a à peine embrassé.

Silencieux assis à la table de la cuisine, il a semblé surpris de voir sa photo sur le buffet.

Vous n'êtes pas obligé de la garder cette photo.

Ma mère a dit qu'on verrait.

En rentrant de l’école une semaine plus tard j'ai trouvé ma mère en pleurs dans la cuisine.

Mon père m'a attiré vers lui. Il a posé ses deux mains lourdes sur mes épaules.

Ton oncle est mort. Il s'est suicidé. Tu sais ce que ça veut dire suicidé ?

Il a ramené la guerre avec lui jusqu'ici et la guerre l'a tué.

Quelques années plus tard la photo a disparu.

Queques dizaines d’années plus tard, mon père décédé et ma mère à maison de retraite je vide les armoires et les tiroirs avant de vendre la maison de mon enfance.

Dans le tiroir d'un meuble remisé et au fond du garage la photo de tonton Jean, à peine jaunie, protégée par le verre de son cadre.

J'ouvre le cadre je sors la photo pour qu'elle retrouve plus de netteté.

Le soldat et là. Son uniforme le rend fier mais aujourd'hui je vois que l'homme a du mal à remplir cette chemise et que le short bien trop ample flotte autour de ses cuisses. Seule la cigarette lui donne un semblant d'assurance, la virilité des Gabin et Lino Ventura.

Je crois me souvenir que l’on donnait des cigarettes aux soldats.

Mon oncle n'a pas voulu être photographié avec son fusil. Son fusil il l'a posé par terre ce qui ne devait pas être très réglementaire pour un soldat.

Mais Jean n'a jamais été un soldat.

Son visage fermé est un visage de refus.

Refus de faire ce que doit faire un soldat en guerre.

Il est rentré avec ses secrets qui ont fermé son visage à tout jamais.

Je ne peux m'empêcher de quitter ce visage des yeux.

Je suis sur qu'avant que soit prise cette photo Jean avait vu ou avait fait ce qui allait s'installer en lui et de plus jamais le quitter.

Il a dû mettre fin à sa vie pour s'en libérer.

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