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  • Photo du rédacteurFrancis Ginestet

Le petit lilas mauve (Isabelle Hamet)


Étrangement, ce n’était pas ce qu’on appelle un « bel arbre ». Il était plutôt chétif. Vieux et maigrichon. Le bois de son tronc et de ses branches (crochues comme les doigts d’une sorcière) était de couleur sombre. Presque bois mort. Il trônait sur le bord central de la pelouse en haut du jardin. Tout seul. Planté là par on ne sait quel hasard ou quelle décision absurde.

À l’arrière de la pelouse et de l’autre côté de l’allée qui la bordait, poussaient depuis des lustres de très beaux arbres en bonne santé : un hêtre pourpre (mon refuge), un sapin, un laurier sauce volumineux. À gauche sur la même pelouse, au fond, un saule pleureur débordant. Tout le long de l’allée, au printemps, des rangées de jonquilles, de narcisses et d’iris illuminaient mes jours avec cette odeur si particulière qui rendait follette la gamine que j’étais.

Mais « mon » arbre, mon petit préféré, c’était le lilas famélique.

À la belle saison, lui aussi se mêlait de brandir des grappes de fleurs mauves odorantes que j’adorais respirer. Il y avait plus loin, sur le côté de la maison, proche du mur, des massifs entiers de lilas blancs et violets beaucoup plus vigoureux et généreux que le petit perdu que j’affectionnais. Mais ils ne déclenchaient pas chez moi cet élan de tendresse muette qui me fit le peindre un jour d’hiver, étendant ses bras maigres et noueux, presque noirs, sur la pelouse blanchie de gel. Je venais de recevoir en cadeau de Noël une boîte de peinture en bois avec tubes, palette, pinceaux, godets, éponge et un carnet de dessin. Et il m’était apparu que c’est cet arbre-là que je me devais d’immortaliser.

Un matin de Pâques, miracle, je remarquais depuis les fenêtres de la maison un paquet suspendu à une de ses branches. Je me précipitais et découvris, accroché par un magnifique nœud de soie rose, une boîte rectangulaire qui m’était destinée : mon parrain invisible m’avait fait livrer un œuf de Pâques en chocolat de belle taille, un vrai œuf de dinosaure, comme je n’en ai reçu qu’un seul dans ma vie, rempli de minuscules œufs en sucre multicolores et de petits poissons eux aussi en chocolat.

Ainsi donc le petit arbre maladif pouvait porter de telles merveilles !

Décidément, c’est à la passion que j’allais aimer désormais mon cher protégé.

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