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  • Photo du rédacteurFrancis Ginestet

Mon arbre (Sylvie Casail)


Vézaponin, avril 1972 (8ans)

« Allez, debout là-dedans ! Il est 5 heures, on part à la chasse !» J’ouvre difficilement les yeux et sors mon nez du gros édredon rose à plumes.

Mon grand-père est posté devant mon lit, béret sur la tête, habillé d’un vieux ciré vert.

À la chasse ? « Pépère » n’a pas de fusil et n’a jamais rien tué de sa vie. Il rit devant ma bouille étonnée. « - On va à la chasse aux champignons et aux escargots, Il faut partir tôt !»

J’ai huit ans, Ce sont les vacances de Pâques et je reste quelques jours chez mes grands-parents, à la campagne. J’adore ces moments privilégiés avec eux, sans parents ni frère et sœur.

Pépère allume le plafonnier et ouvre les volets : Tout est noir. Trop contente de me dire qu’on va se promener la nuit, Je laisse mon reste de sommeil sur l’oreiller et file à la cuisine.

Mémère est debout, elle aussi, dans une épaisse robe de chambre rose.

Dehors il fait nuit et un peu froid, Pépère me confie un panier et une lampe torche.

Nous montons l’allée du cimetière, guidés par la lumière de nos lampes.

Pépère fait semblant de ne pas remarquer les premiers escargots, bien gros. Je crois qu’il ne veut pas les voir finir dans la casserole d’eau bouillante !

Tant pis pour la bonne persillade Mémère !

On s’enfonce dans les bois, les pentes glissent, la boue colle à mes bottes.

Le silence est bruyant, des branches craquent, des feuilles se froissent, des p’tits trucs courent sous les buissons.

Dans le creux de mon ventre, ça remue aussi…c’est sûr, il y a des monstres à l’affût sur le chemin !

Pépère l’a dit «la forêt est notre amie.»… J’agrippe quand même le bout de sa veste !

Mon grand–père se dirige sans hésitation à travers la végétation, il connaît chaque recoin

Après quelques minutes d’exploration, il braque sa lampe à quelques mètres de mes pieds. Dans le faisceau apparaît un cerceau de têtes frisées.

« Là, regarde Pépère !» Je saute de joie, il me félicite. Des morilles ! Il sort le couteau de sa poche et tranquillement les prélève une à une.

Le temps de tout ramasser, le soleil s’est levé. La forêt s’éclaire, les monstres des bois disparaissent.

On s’assoit sur un vieux tronc couché qui ressemble à un banc. Pépère sort sa gourde et une pomme qu’il coupe en quartiers et partage avec moi. J’aime ce moment, « la pause », comme il dit, comme après avoir beaucoup travaillé, comme si on avait vraiment faim.


Soudain, un bruit féroce troue le silence. Grinçant, lancinant. Pépère fronce les sourcils, ce n’est pas bon signe. Il remballe précipitamment ses affaires, attrape le panier débordant de morilles et ma main. « Viens !» Il allonge le pas, je ne dis rien, je marche aussi vite que je peux. Je comprends que le moment est grave. Nous rejoignons le chemin, le bruit de la machine se rapproche, intense, aigu, déchirant. « Une tronçonneuse !» Lance Pépère.

Je sais ce que ça signifie : de gros hommes très forts vont couper des arbres. « Dépêche-toi, ils sont au motocross !»

Aussitôt je pense affolée : « oh non, pas Monsieur Chêne !»

« Monsieur Chêne », c’est l’arbre qui m’accueille tous les dimanches en haut de la côte du lieu qu’on appelle le « motocross ».

Je n’y ai jamais croisé de motos, mais c’est là que je dévale les pentes en courant, en criant, en riant. Et, perché tout en haut il y a « Monsieur Chêne ».

C’est mon copain, mon refuge. Toute petite, Pépère me portait pour m’installer dans le creux de cet arbre. Maintenant je me hisse toute seule, en tirant sur mes bras. Je passe des heures, à grimper-pas trop haut pour ne pas déranger les oiseaux,

des heures à rêver, à m’inventer des histoires.

Monsieur Chêne se transforme en magasin, en hôpital, en château, en bateau. Il sait jouer à la marchande, à la maîtresse.

« Pas Monsieur Chêne !» Je cours désormais reconnaissant le chemin des dimanches.

Mon grand-père court lui aussi, laissant les morilles s’échapper du panier. Il sait que j’ai compris.

J’ai mal au ventre et mal à la gorge et la machine ne s’arrête pas.

La lame crie fort, on entend un arbre pleurer. Essoufflée, j’atteins le bas de la côte avant mon grand-père. Mes jambes flageolent d’affolement. La machine décapite juste au dessus de ma tête. De grosses larmes brouillent ma vue, je n’ai plus de force. Je hurle incapable d’avancer. Je pense à Monsieur Chêne.

Pourquoi ? Il y a des centaines d’arbres, mais un seul arbre à rêves, un seul arbre cabane, un seul arbre à creux juste à ma taille, un seul qui partage mes secrets !

Soudain, le silence. Même les oiseaux se taisent de tristesse…

La machine s’est tue elle aussi.

Agenouillée dans la terre, les joues noyées et les mains plaquées sur les oreilles, je me sens décoller. Un grand bûcheron me soulève et m’emporte. Je me retrouve dans les bras de mon grand-père qui murmure des « chuts » rassurants à mon oreille.

Il essuie mes larmes avec la manche de son vieux pull. J’ouvre difficilement les yeux que j’avais soudés pour ne rien voir du massacre. « Monsieur Chêne » se dresse fièrement devant moi. Pas une coupure, pas une déchirure. Je cours me réfugier contre lui. Ils ne le toucheront pas ! Le danger est passé. Le monstre machine est posé par terre, à côté d’un tas de bois, vestiges d’un arbre qui a perdu le combat.

Mon grand-père et les deux bûcherons s’entretiennent tranquillement. L’un d’eux s’approche. J’ouvre grand les bras, bien décidée à faire barrière. « N’aie pas peur, dit-il d’une voix plus grave qu’un moteur de camion, je fais mon travail. On enlève des arbres qui sont morts ou malades. Lui, on ne le touchera pas, il est fort et en bonne santé. Et puis, ton grand-père nous a dit que c’était TON arbre ! T’as de la chance, c’est un costaud !» « MON arbre ! » À ce moment-là, ces mots se sont gravés dans mon cœur, comme un cœur qu’on grave sur une écorce.

Cet adjectif possessif m’a investi d’une mission, ma première mission. J’avais désormais un ami arbre à protéger, un confident branchu, un compagnon feuillu sur lequel veiller. Il n’y eut pas d’omelette aux morilles ce soir-là. J’ai pris mes crayons de couleur et j’ai dessiné MON arbre.

« Monsieur chêne », depuis 50 ans, tes racines sont définitivement accrochées aux miennes.

Mon prénom [Sylvie] a pris tout son sens depuis ce jour-là.

Tes branches m’accueillent toujours quand j’ai un secret à te confier, un souvenir à retrouver.

« Monsieur Chêne », mon arbre pour la vie, mon arbre de vie sans doute.

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